TREMAINE EMORY

DANS LE VESTIAIRE DE TREMAINE EMORY

Il vient de présenter, en grand pompe, une collection en collaboration avec Dior. Fondateur de la marque Denim Tears, et directeur de la création de Supreme, Tremaine Emory est l’homme du moment. Il raconte ici la culture, et les combats, derrière son style.

Par Alexandre Stipanovich. Photos Sean Thomas.


L’ÉTIQUETTE. Quels sont vos premiers souvenirs de vêtements ?
TREMAINE EMORY. La première chose qui me revient, ce sont les images de mes parents s’habillant pour sortir. Ils ne sortaient pas beaucoup, mais quand ça arrivait, ils faisaient un effort. Je restais debout et je les regardais se préparer. Mes parents venaient d’un petit patelin de Géorgie et ils ont déménagé à New York en 1981, quand je suis né. Leur style, c’était ce mélange-là. D’un côté, le sudisme décontracté. De l’autre, le style de la ville, plus radical. Ils étaient cools sans trop en faire. Dans ma famille, il y avait un vrai sens du style. Mes oncles Ray et Jackie étaient vraiment bien sapés, eux aussi. Et puis il y avait mon grand frère, de neuf ans mon aîné. Lui avait vraiment le style de New York : sneakers, logo, streetwear...

É. Et vous ?
T.E. Moi, je me suis laissé influencer par mon entourage et mon environnement. On a d’abord vécu à Flushing, dans le Queens, pendant huit ou neuf ans. Ensuite on a déménagé à Jamaica, dans le Queens toujours. Donc, j’étais un gamin de la ville, un vrai New-Yorkais. Mais je passais tous mes étés dans un petit bled appelé Harlem, en Géorgie. 2000 personnes, pas plus. Là-bas, les gens font moins d’efforts, ils ne cherchent pas vraiment à prouver quoi que ce soit ou à impressionner qui que ce soit. J’ai gardé cette part en moi de je-m’en-foutisme vestimentaire. Je ne réfléchis pas beaucoup à ma façon de m’habiller. C’est comme si les tenues venaient à moi. J’enfile ce qui me donne envie sur le moment. Ce n’est que du feeling.

É. Comment est organisée votre garde-robe ?
T.E. Elle n’est pas du tout organisée. Je jette tout dans un placard. Et je pose tout par terre quand je n’ai pas le temps. M’habiller, c’est du bricolage.



É. Vous avez l’impression que votre style reflète aujourd’hui votre parcours ?
T.E. Je suis constamment ramené à mon parcours et mon identité. L’autre jour, j’ai loué une voiture et je l’ai garée dans un parking en face de l’endroit où je logeais à Lafayette House. Là je croise un mec blanc, un Européen, qui me dit : « J’ai garé ma voiture hier, pouvez-vous m’aider à la récupérer ? » Je portais une ceinture japonaise, un truc de chez Balenciaga, un jean coupé et une chemise en lin. J’avais un chapeau vintage à long bord et des lunettes de soleil. Je ne ressemblais pas à un putain de gardien de parking – et il n’y a absolument rien de mal à être gardien de parking – mais il a vu un Noir dans un parking, et il s’est dit que je travaillais forcément là. Ça m’arrive une fois par semaine environ, à New York ou ailleurs. Les gens pensent que je suis chauffeur Uber, agent de sécurité, ou autre... C’est épuisant. Mais si tu te mets en colère, alors tu es « le Noir en colère ».

É. C’est pour lutter contre ces discriminations que vous utilisez le vêtement comme une arme politique ?
T.E. Je vais vous dire : il y a assez de vêtements sur terre. Nous n’en avons objectivement pas besoin de plus. La seule raison d’en produire encore est qu’ils représentent un combat, et permettent un progrès, d’une façon ou d’une autre... Ça tombe bien, car le vêtement est devenu un medium très efficace pour militer de nos jours. Les gens sont immergés dans la mode, plus qu’ils ne l’ont jamais été dans l’histoire de l’humanité. Il y a trente ans ou quarante ans, peut-être que j’aurais écrit. Mais aujourd’hui, le message passe mieux par les fringues, surtout auprès des jeunes. Donc, je m’en sers pour raconter ces histoires qui ne sont racontées nulle part. Mon histoire personnelle est mineure comparée à celle de mes grands-parents, de mes parents, de mes ancêtres, ma vie a été une promenade de santé, comparée à la leur, mais je me dois de prendre la parole, parce que nous sommes très peu à pouvoir le faire. Dans la société dans laquelle nous vivons, la plupart des Noirs ne parviennent pas à s’extraire de leur milieu. Mon parcours est sans précédent. Il faut que m’en serve.



É. Quel est votre objectif ?
T.E. Nous, les gens de couleur, nous aidons à vendre la mode, mais ce n’est jamais notre communauté qui en tire les bénéfices au final. Il faut réparer cela. Nous sommes une culture, avec des esthétiques, des gloires, des bonnes, des mauvaises choses. Je veux la raconter. Notre culture est belle et grande, mais elle est fragmentée entre les Afro-Américains, les Africains, les Caribéens, etc... Une partie de ma pratique artistique consiste donc à unifier et à inspirer.

É. Les jeans imprimés de couronnes de coton que vous avez dessinés pour Levi’s sont devenus iconiques.
T.E. Je voulais raconter comment les États-Unis se sont construits grâce à l’esclavagisme, et à l’exploitation des Noirs dans les champs de coton. Mon bonheur, c’est de voir que des Noirs, mais aussi des Latinos, des Chinois le portent... Peut-être que grâce à ce jeans, ces gamins ont appris quelque chose sur l’histoire de notre pays. Il y a tellement d’histoires à raconter. J’ai aussi dessiné des pièces racontant l’histoire de nos danses ou mettant en valeur l’héritage des Séminoles noirs, les Natifs noirs descendants d’esclaves échappés de Caroline du Sud et de la Géorgie. Je fais des recherches, je lis beaucoup, je parle à des experts... Je ne manquerai jamais d’histoires à raconter.

É. Vous avez également détourné le drapeau américain...
T.E. Sur un pull inspiré par ceux de Ralph Lauren, j’ai repeint le drapeau américain en rouge, vert et noir, les couleurs du drapeau panafricain, celui des Afro-Américains créé en 1920. L’idée c’était de rajouter un filtre noir sur un élément considéré comme très blanc. Parce qu’on doit vivre ensemble pour progresser. On ne peut pas s’effacer les uns les autres. Ils sont en nous, nous sommes en eux. C’est comme ça. On doit faire en sorte que ça fonctionne.

É. Quelles sont vos inspirations esthétiques ?
T.E. Mes parents avaient un magasin de vidéos à East Elmhurst. Ça a duré trois ou quatre ans. J’étais enfant à l’époque, mais je regardais énormément de films, des films de grands, comme Chinatown. Ça a été mon ouverture culturelle. Mais la musique est vite devenue la chose la plus importante pour moi. Dès le plus jeune âge, j’en ai écouté beaucoup, j’ai scruté les pochettes d’albums, discuté pendant des heures de certains artistes avec des amis... C’est grâce à ça que j’ai commencé à créer. Pour moi, la musique influence tout, et forcément le style. Je me suis toujours intéressé aux tenues des artistes sur scène. Miles Davis, il s’habillait de la même façon dans la rue et sur scène. Lou Reed, pareil, et son style est l’un des plus inspirants.

É. Quels sont vos mentors en terme de style ? 
T.E. J’en ai plein. Acyde (Odunlami, son compère de longue date dans le duo de DJ No Vacancy Inn, ndlr), Miles Davis, Diane Keaton, mon père, mon oncle Ray, mon oncle Jackie... Andy Warhol avait aussi un style genial, Andre 3000, les gars de Bstroy, Venus X... Tant de gens ont de super styles... Erin Magee, vice-présidente de la conception et de la production chez Supreme, qui a une marque appelée Made Me, il est très cool aussi. Et puis plein de gens que je ne connais pas, mais que je croise dans la rue, à New York, Londres ou dans des petites villes de Géorgie. Mais New York est indépassable, et le sera toujours.

É. Vous diriez quoi à un jeune qui cherche son style ?
T.E. En fait, je lui dirais d’être relax avec ça... Ce n’est pas le truc le plus fondamental dans la vie. À un enterrement, quand un gars meurt, les gens parlent de quoi ? Ils se demandent juste s’il était drôle et aimant, rien d’autre. J’ai été à beaucoup d’enterrements, malheureusement. Les gens ne disent jamais : « Ah... il était bien habillé. » Ils disent : « Il était drôle, il m’aidait, c’est un ami, un bon frère... » Voilà. Tout le reste, il faut être relax.

Alexandre Stipanovich

Il vient de présenter, en grand pompe, une collection en collaboration avec Dior. Fondateur de la marque Denim Tears, et directeur de la création de Supreme, Tremaine Emory est l’homme du moment. Il raconte ici la culture, et les combats, derrière son style.

Par Alexandre Stipanovich. Photos Sean Thomas.


L’ÉTIQUETTE. Quels sont vos premiers souvenirs de vêtements ?
TREMAINE EMORY. La première chose qui me revient, ce sont les images de mes parents s’habillant pour sortir. Ils ne sortaient pas beaucoup, mais quand ça arrivait, ils faisaient un effort. Je restais debout et je les regardais se préparer. Mes parents venaient d’un petit patelin de Géorgie et ils ont déménagé à New York en 1981, quand je suis né. Leur style, c’était ce mélange-là. D’un côté, le sudisme décontracté. De l’autre, le style de la ville, plus radical. Ils étaient cools sans trop en faire. Dans ma famille, il y avait un vrai sens du style. Mes oncles Ray et Jackie étaient vraiment bien sapés, eux aussi. Et puis il y avait mon grand frère, de neuf ans mon aîné. Lui avait vraiment le style de New York : sneakers, logo, streetwear...

É. Et vous ?
T.E. Moi, je me suis laissé influencer par mon entourage et mon environnement. On a d’abord vécu à Flushing, dans le Queens, pendant huit ou neuf ans. Ensuite on a déménagé à Jamaica, dans le Queens toujours. Donc, j’étais un gamin de la ville, un vrai New-Yorkais. Mais je passais tous mes étés dans un petit bled appelé Harlem, en Géorgie. 2000 personnes, pas plus. Là-bas, les gens font moins d’efforts, ils ne cherchent pas vraiment à prouver quoi que ce soit ou à impressionner qui que ce soit. J’ai gardé cette part en moi de je-m’en-foutisme vestimentaire. Je ne réfléchis pas beaucoup à ma façon de m’habiller. C’est comme si les tenues venaient à moi. J’enfile ce qui me donne envie sur le moment. Ce n’est que du feeling.

É. Comment est organisée votre garde-robe ?
T.E. Elle n’est pas du tout organisée. Je jette tout dans un placard. Et je pose tout par terre quand je n’ai pas le temps. M’habiller, c’est du bricolage.



É. Vous avez l’impression que votre style reflète aujourd’hui votre parcours ?
T.E. Je suis constamment ramené à mon parcours et mon identité. L’autre jour, j’ai loué une voiture et je l’ai garée dans un parking en face de l’endroit où je logeais à Lafayette House. Là je croise un mec blanc, un Européen, qui me dit : « J’ai garé ma voiture hier, pouvez-vous m’aider à la récupérer ? » Je portais une ceinture japonaise, un truc de chez Balenciaga, un jean coupé et une chemise en lin. J’avais un chapeau vintage à long bord et des lunettes de soleil. Je ne ressemblais pas à un putain de gardien de parking – et il n’y a absolument rien de mal à être gardien de parking – mais il a vu un Noir dans un parking, et il s’est dit que je travaillais forcément là. Ça m’arrive une fois par semaine environ, à New York ou ailleurs. Les gens pensent que je suis chauffeur Uber, agent de sécurité, ou autre... C’est épuisant. Mais si tu te mets en colère, alors tu es « le Noir en colère ».

É. C’est pour lutter contre ces discriminations que vous utilisez le vêtement comme une arme politique ?
T.E. Je vais vous dire : il y a assez de vêtements sur terre. Nous n’en avons objectivement pas besoin de plus. La seule raison d’en produire encore est qu’ils représentent un combat, et permettent un progrès, d’une façon ou d’une autre... Ça tombe bien, car le vêtement est devenu un medium très efficace pour militer de nos jours. Les gens sont immergés dans la mode, plus qu’ils ne l’ont jamais été dans l’histoire de l’humanité. Il y a trente ans ou quarante ans, peut-être que j’aurais écrit. Mais aujourd’hui, le message passe mieux par les fringues, surtout auprès des jeunes. Donc, je m’en sers pour raconter ces histoires qui ne sont racontées nulle part. Mon histoire personnelle est mineure comparée à celle de mes grands-parents, de mes parents, de mes ancêtres, ma vie a été une promenade de santé, comparée à la leur, mais je me dois de prendre la parole, parce que nous sommes très peu à pouvoir le faire. Dans la société dans laquelle nous vivons, la plupart des Noirs ne parviennent pas à s’extraire de leur milieu. Mon parcours est sans précédent. Il faut que m’en serve.



É. Quel est votre objectif ?
T.E. Nous, les gens de couleur, nous aidons à vendre la mode, mais ce n’est jamais notre communauté qui en tire les bénéfices au final. Il faut réparer cela. Nous sommes une culture, avec des esthétiques, des gloires, des bonnes, des mauvaises choses. Je veux la raconter. Notre culture est belle et grande, mais elle est fragmentée entre les Afro-Américains, les Africains, les Caribéens, etc... Une partie de ma pratique artistique consiste donc à unifier et à inspirer.

É. Les jeans imprimés de couronnes de coton que vous avez dessinés pour Levi’s sont devenus iconiques.
T.E. Je voulais raconter comment les États-Unis se sont construits grâce à l’esclavagisme, et à l’exploitation des Noirs dans les champs de coton. Mon bonheur, c’est de voir que des Noirs, mais aussi des Latinos, des Chinois le portent... Peut-être que grâce à ce jeans, ces gamins ont appris quelque chose sur l’histoire de notre pays. Il y a tellement d’histoires à raconter. J’ai aussi dessiné des pièces racontant l’histoire de nos danses ou mettant en valeur l’héritage des Séminoles noirs, les Natifs noirs descendants d’esclaves échappés de Caroline du Sud et de la Géorgie. Je fais des recherches, je lis beaucoup, je parle à des experts... Je ne manquerai jamais d’histoires à raconter.

É. Vous avez également détourné le drapeau américain...
T.E. Sur un pull inspiré par ceux de Ralph Lauren, j’ai repeint le drapeau américain en rouge, vert et noir, les couleurs du drapeau panafricain, celui des Afro-Américains créé en 1920. L’idée c’était de rajouter un filtre noir sur un élément considéré comme très blanc. Parce qu’on doit vivre ensemble pour progresser. On ne peut pas s’effacer les uns les autres. Ils sont en nous, nous sommes en eux. C’est comme ça. On doit faire en sorte que ça fonctionne.

É. Quelles sont vos inspirations esthétiques ?
T.E. Mes parents avaient un magasin de vidéos à East Elmhurst. Ça a duré trois ou quatre ans. J’étais enfant à l’époque, mais je regardais énormément de films, des films de grands, comme Chinatown. Ça a été mon ouverture culturelle. Mais la musique est vite devenue la chose la plus importante pour moi. Dès le plus jeune âge, j’en ai écouté beaucoup, j’ai scruté les pochettes d’albums, discuté pendant des heures de certains artistes avec des amis... C’est grâce à ça que j’ai commencé à créer. Pour moi, la musique influence tout, et forcément le style. Je me suis toujours intéressé aux tenues des artistes sur scène. Miles Davis, il s’habillait de la même façon dans la rue et sur scène. Lou Reed, pareil, et son style est l’un des plus inspirants.

É. Quels sont vos mentors en terme de style ? 
T.E. J’en ai plein. Acyde (Odunlami, son compère de longue date dans le duo de DJ No Vacancy Inn, ndlr), Miles Davis, Diane Keaton, mon père, mon oncle Ray, mon oncle Jackie... Andy Warhol avait aussi un style genial, Andre 3000, les gars de Bstroy, Venus X... Tant de gens ont de super styles... Erin Magee, vice-présidente de la conception et de la production chez Supreme, qui a une marque appelée Made Me, il est très cool aussi. Et puis plein de gens que je ne connais pas, mais que je croise dans la rue, à New York, Londres ou dans des petites villes de Géorgie. Mais New York est indépassable, et le sera toujours.

É. Vous diriez quoi à un jeune qui cherche son style ?
T.E. En fait, je lui dirais d’être relax avec ça... Ce n’est pas le truc le plus fondamental dans la vie. À un enterrement, quand un gars meurt, les gens parlent de quoi ? Ils se demandent juste s’il était drôle et aimant, rien d’autre. J’ai été à beaucoup d’enterrements, malheureusement. Les gens ne disent jamais : « Ah... il était bien habillé. » Ils disent : « Il était drôle, il m’aidait, c’est un ami, un bon frère... » Voilà. Tout le reste, il faut être relax.

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