CHRISTOPHER BASTIN

DANS LE VESTIAIRE DE CHRISTOPHER BASTIN

Il porte sur lui l’héritage de la marque pour laquelle il travaille. Le Suédois, directeur artistique chez Gant, raconte ici son allure, et son travail.

Par Marc Beaugé. Photos Sean Thomas.

L’ÉTIQUETTE. Quels sont vos premiers souvenirs de vêtements ?
CHRISTOPHER BASTIN. Spontanément, je me rappelle des étés passés avec mon grand- père, sur la côte ouest de la Suède. Je devais avoir 4 ou 5 ans. Il portait toujours des chemises batik, manches courtes. C’était un personnage. Il avait grandi en Russie, déménagé en Suède, puis fréquenté une école d’art à Paris, avec Matisse notamment... Il avait une allure très personnelle. Il dessinait au fusain dans son studio, et les odeurs des fixatifs qu’il utilisait imprégnaient ses chemises...

É. Il vous a donné le goût de créer ?
C.B. Moi, mon truc, plus jeune, c’était la musique. Je jouais du piano, de la guitare, de la batterie, j’avais un groupe. Je me voyais bien faire ma vie dans la musique mais un jour, au milieu des années 1980, j’en ai eu marre de travailler dans le magasin de disques qui m’employait, et j’ai traversé la rue pour aller dans le magasin de jeans, en face. Ça s’appelait Solo, c’était l’un des premiers magasins vraiment cools de Stockholm. On vendait presque 300 paires de jeans tous les samedis, les gens faisaient la queue devant la boutique, c’était de la folie. Diesel et Replay cartonnaient. Mais le type avec qui je travaillais, lui, collectionnait les jeans vintage et il m’a transmis son addiction. À cause de lui, ou grâce à lui, je collectionne les jeans vintage depuis que j’ai 19 ans.

É. Vous ressembliez à quoi à cet âge ?
C.B. Tout l’argent que je gagnais chez Solo, je le dépensais dans le magasin même. J’achetais des jeans et des t-shirts rétro par packs entiers... Aux pieds, j’avais des Red Wing ou des Blundstone. Plus tard, Harley-Davidson a commencé à fabriquer des bottes de motard. C’est devenu un phénomène local à Stockholm, et je n’ai plus porté que ça. C’étaient des bottes de motard en nubuck blanc. Une paire coûtait la moitié de mon salaire mensuel à l’époque.

É. Et comment vous êtes-vous retrouvé à faire des vêtements ?
C.B. Un jour, à la fin des années 1990, un gars de chez H&M m’a appelé. Un de ses amis clients de la boutique lui avait parlé de moi et de mon style. Je me suis retrouvé au département denim chez eux, en tant qu’acheteur.
À l’époque, la marque était beaucoup moins grosse, il n’y avait pas de H&M aux États-Unis, par exemple. On était une petite équipe, juste moi, un autre acheteur, un designer et son assistant. Ensuite je suis passé chez Acne, c’était la première année de la marque. Ils m’ont donné un grand sac d’échantillons de tissus et m’ont envoyé en Italie pour visiter l’usine de denim, avec la mission de rapporter de bons jeans (rires). Chaque mission me rapprochait de la conception et du design mais je n’étais toujours pas styliste quand je suis arrivé chez Gant. D’ailleurs, pendant l’entretien avec un des propriétaires de l’époque, la première chose que je lui ai dite, c’est : « Je ne devrais même pas être ici parce que je n’ai pas de diplôme de design. » (rires) Visiblement ça ne l’a pas gêné. C’est comme ça que je me suis retrouvé à bosser chez l’une des rares entreprises à l’origine du sportswear américain.

É. Vous passiez tout votre temps aux États- Unis ?
C.B. J’ai rapidement découvert que beaucoup de nos anciennes usines étaient encore debout à New Haven, Connecticut, dans le berceau de la marque. J’ai commencé à y aller très régulièrement pour chercher des pièces d'archives. J’ai découvert que pendant les vingt- cinq ou trente premières années de la marque (née en 1949, ndlr), elle n’a fabriqué que des chemises. Dans les années 1950, chaque che- mise Gant portait le nom du magasin sur l’étiquette. À un moment donné, nous avions plus de 600 clients aux États-Unis. Je passais un temps fou à faire des recherches sur la marque. Un jour dans un carton qui traînait et qui allait partir à la poubelle, je suis tombé sur une cassette audio. Deux heures d’interview avec Marty Gant, le fils du fondateur de la marque, dans laquelle il racontait toute l’histoire avec tant de détails que j’en ai encore la chair de poule. Chaque question que je me posais à cette époque, il y répondait dans cette cassette. Il racontait les marques pour lesquelles Gant produisait, les interactions avec Ralph Lauren, les Kennedy, la naissance du style Ivy League. Ce truc était une mine d’or.

É. Quelle place a réellement joué Gant dans la construction du style Ivy League ?
C.B. Brooks Brothers a inventé la chemise oxford à boutons, mais chez eux il fallait la commander, alors que Gant la fournissait en masse. Et surtout, Gant s’est démarqué avec des rayures, des couleurs, des carreaux... que les autres marques ne faisaient pas. La légende raconte aussi que c’est Gant qui a ajouté la patte de col sur l’arrière de la chemise et le bouton sur la nuque. Bon, tout le monde au bureau en a marre que je parle de notre héritage (rires), et ils ont raison. En fait, mon boulot, c’est de trouver un équilibre entre cet héritage et une modernité. Ce n’est pas facile, car nous avons plein de clients différents. Mon père s’habille chez Gant depuis trente-cinq ans, par exemple. Il a eu très peur quand j’ai pris la relève. Il m’a dit : « Tu vas tout faire foirer ! » (rires) Moi, je veux qu’on ait toujours des produits pour lui, mais aussi que des gens avec un style plus moderne aient envie de rentrer chez nous. Il faut des pièces fortes pour cela. D’où le manteau en fausse fourrure de la collection hiver. Les gens diront peut-être : « C’est vraiment Gant, ça ? » Mais j’ai quelque part une publicité Gant de 1975 avec un manteau de fourrure très semblable... Donc la réponse est oui.

É. Comment votre style personnel a-t-il évolué depuis que vous travaillez chez Solo ?
C.B. Il y a eu des étapes. À une époque je me suis mis en tête de fabriquer mes propres vêtements pour être « différent ». J’ai emprunté le matériel de couture de ma mère et j’ai notamment fabriqué un horrible pantalon pistache et noir avec une ceinture élastique (rires). Aujourd’hui il serait presque à la mode, mais à l’époque c’était vraiment bizarre. Je me souviens très bien qu’une fille pour laquelle j’avais le béguin m’a dit que mon pantalon était repoussant. Elle m’a brisé le cœur et je ne l’ai jamais remis. Pourtant je l’aimais ce pantalon... Tout est rapidement rentré dans l’ordre. Au début des années 1990, je me suis mis à ce qui fait la base de mon style : jeans, t-shirt délavé, chemise en oxford, veste. Des choses très simples, très démocratiques.

É. Il paraît que vous avez aussi eu une période très noir.
C.B. En 2014, j’ai tout jeté et j’ai acheté cinq paires de denims noirs et cinquante t-shirts noirs. Et je me suis mis à porter des sneakers modernes, aussi. J’avoue tout. Les gens les détestaient, mais elles sont tellement confortables, pour courir, pour faire de l’exercice, pour travailler.

É. Quand êtes-vous finalement revenu aux classiques ?
C.B. J’ai quitté Gant pendant quatre ans, entre 2016 et 2020, avant de revenir. Et en imaginant le renouveau de la marque, j’ai ressenti une envie de reporter des jeans et des chemises oxford. Un jour, je suis arrivé au bureau comme ça et tout le monde m’a dit : « Tu es tellement coloré aujourd’hui ! »

É. Et si vous deviez choisir les pièces dont vous ne pourriez pas vous passer...
C.B. Les chemises oxford que je porte depuis trois ans et qui sont délavées, des jeans, de belles chaussures, des anglaises faites à la main, en cordovan si possible. Et une belle montre, évidemment. Toute Rolex antérieure à 1984 est parfaite... J’aime beaucoup la Patek Nautilus 3700 aussi, mais son prix a tellement grimpé... Je suis content d’avoir commencé à acheter des montres anciennes dans les années 80. Maintenant, quand je veux rénover la maison, j’ai juste à en vendre une (rires).

Il porte sur lui l’héritage de la marque pour laquelle il travaille. Le Suédois, directeur artistique chez Gant, raconte ici son allure, et son travail.

Par Marc Beaugé. Photos Sean Thomas.

L’ÉTIQUETTE. Quels sont vos premiers souvenirs de vêtements ?
CHRISTOPHER BASTIN. Spontanément, je me rappelle des étés passés avec mon grand- père, sur la côte ouest de la Suède. Je devais avoir 4 ou 5 ans. Il portait toujours des chemises batik, manches courtes. C’était un personnage. Il avait grandi en Russie, déménagé en Suède, puis fréquenté une école d’art à Paris, avec Matisse notamment... Il avait une allure très personnelle. Il dessinait au fusain dans son studio, et les odeurs des fixatifs qu’il utilisait imprégnaient ses chemises...

É. Il vous a donné le goût de créer ?
C.B. Moi, mon truc, plus jeune, c’était la musique. Je jouais du piano, de la guitare, de la batterie, j’avais un groupe. Je me voyais bien faire ma vie dans la musique mais un jour, au milieu des années 1980, j’en ai eu marre de travailler dans le magasin de disques qui m’employait, et j’ai traversé la rue pour aller dans le magasin de jeans, en face. Ça s’appelait Solo, c’était l’un des premiers magasins vraiment cools de Stockholm. On vendait presque 300 paires de jeans tous les samedis, les gens faisaient la queue devant la boutique, c’était de la folie. Diesel et Replay cartonnaient. Mais le type avec qui je travaillais, lui, collectionnait les jeans vintage et il m’a transmis son addiction. À cause de lui, ou grâce à lui, je collectionne les jeans vintage depuis que j’ai 19 ans.

É. Vous ressembliez à quoi à cet âge ?
C.B. Tout l’argent que je gagnais chez Solo, je le dépensais dans le magasin même. J’achetais des jeans et des t-shirts rétro par packs entiers... Aux pieds, j’avais des Red Wing ou des Blundstone. Plus tard, Harley-Davidson a commencé à fabriquer des bottes de motard. C’est devenu un phénomène local à Stockholm, et je n’ai plus porté que ça. C’étaient des bottes de motard en nubuck blanc. Une paire coûtait la moitié de mon salaire mensuel à l’époque.

É. Et comment vous êtes-vous retrouvé à faire des vêtements ?
C.B. Un jour, à la fin des années 1990, un gars de chez H&M m’a appelé. Un de ses amis clients de la boutique lui avait parlé de moi et de mon style. Je me suis retrouvé au département denim chez eux, en tant qu’acheteur.
À l’époque, la marque était beaucoup moins grosse, il n’y avait pas de H&M aux États-Unis, par exemple. On était une petite équipe, juste moi, un autre acheteur, un designer et son assistant. Ensuite je suis passé chez Acne, c’était la première année de la marque. Ils m’ont donné un grand sac d’échantillons de tissus et m’ont envoyé en Italie pour visiter l’usine de denim, avec la mission de rapporter de bons jeans (rires). Chaque mission me rapprochait de la conception et du design mais je n’étais toujours pas styliste quand je suis arrivé chez Gant. D’ailleurs, pendant l’entretien avec un des propriétaires de l’époque, la première chose que je lui ai dite, c’est : « Je ne devrais même pas être ici parce que je n’ai pas de diplôme de design. » (rires) Visiblement ça ne l’a pas gêné. C’est comme ça que je me suis retrouvé à bosser chez l’une des rares entreprises à l’origine du sportswear américain.

É. Vous passiez tout votre temps aux États- Unis ?
C.B. J’ai rapidement découvert que beaucoup de nos anciennes usines étaient encore debout à New Haven, Connecticut, dans le berceau de la marque. J’ai commencé à y aller très régulièrement pour chercher des pièces d'archives. J’ai découvert que pendant les vingt- cinq ou trente premières années de la marque (née en 1949, ndlr), elle n’a fabriqué que des chemises. Dans les années 1950, chaque che- mise Gant portait le nom du magasin sur l’étiquette. À un moment donné, nous avions plus de 600 clients aux États-Unis. Je passais un temps fou à faire des recherches sur la marque. Un jour dans un carton qui traînait et qui allait partir à la poubelle, je suis tombé sur une cassette audio. Deux heures d’interview avec Marty Gant, le fils du fondateur de la marque, dans laquelle il racontait toute l’histoire avec tant de détails que j’en ai encore la chair de poule. Chaque question que je me posais à cette époque, il y répondait dans cette cassette. Il racontait les marques pour lesquelles Gant produisait, les interactions avec Ralph Lauren, les Kennedy, la naissance du style Ivy League. Ce truc était une mine d’or.

É. Quelle place a réellement joué Gant dans la construction du style Ivy League ?
C.B. Brooks Brothers a inventé la chemise oxford à boutons, mais chez eux il fallait la commander, alors que Gant la fournissait en masse. Et surtout, Gant s’est démarqué avec des rayures, des couleurs, des carreaux... que les autres marques ne faisaient pas. La légende raconte aussi que c’est Gant qui a ajouté la patte de col sur l’arrière de la chemise et le bouton sur la nuque. Bon, tout le monde au bureau en a marre que je parle de notre héritage (rires), et ils ont raison. En fait, mon boulot, c’est de trouver un équilibre entre cet héritage et une modernité. Ce n’est pas facile, car nous avons plein de clients différents. Mon père s’habille chez Gant depuis trente-cinq ans, par exemple. Il a eu très peur quand j’ai pris la relève. Il m’a dit : « Tu vas tout faire foirer ! » (rires) Moi, je veux qu’on ait toujours des produits pour lui, mais aussi que des gens avec un style plus moderne aient envie de rentrer chez nous. Il faut des pièces fortes pour cela. D’où le manteau en fausse fourrure de la collection hiver. Les gens diront peut-être : « C’est vraiment Gant, ça ? » Mais j’ai quelque part une publicité Gant de 1975 avec un manteau de fourrure très semblable... Donc la réponse est oui.

É. Comment votre style personnel a-t-il évolué depuis que vous travaillez chez Solo ?
C.B. Il y a eu des étapes. À une époque je me suis mis en tête de fabriquer mes propres vêtements pour être « différent ». J’ai emprunté le matériel de couture de ma mère et j’ai notamment fabriqué un horrible pantalon pistache et noir avec une ceinture élastique (rires). Aujourd’hui il serait presque à la mode, mais à l’époque c’était vraiment bizarre. Je me souviens très bien qu’une fille pour laquelle j’avais le béguin m’a dit que mon pantalon était repoussant. Elle m’a brisé le cœur et je ne l’ai jamais remis. Pourtant je l’aimais ce pantalon... Tout est rapidement rentré dans l’ordre. Au début des années 1990, je me suis mis à ce qui fait la base de mon style : jeans, t-shirt délavé, chemise en oxford, veste. Des choses très simples, très démocratiques.

É. Il paraît que vous avez aussi eu une période très noir.
C.B. En 2014, j’ai tout jeté et j’ai acheté cinq paires de denims noirs et cinquante t-shirts noirs. Et je me suis mis à porter des sneakers modernes, aussi. J’avoue tout. Les gens les détestaient, mais elles sont tellement confortables, pour courir, pour faire de l’exercice, pour travailler.

É. Quand êtes-vous finalement revenu aux classiques ?
C.B. J’ai quitté Gant pendant quatre ans, entre 2016 et 2020, avant de revenir. Et en imaginant le renouveau de la marque, j’ai ressenti une envie de reporter des jeans et des chemises oxford. Un jour, je suis arrivé au bureau comme ça et tout le monde m’a dit : « Tu es tellement coloré aujourd’hui ! »

É. Et si vous deviez choisir les pièces dont vous ne pourriez pas vous passer...
C.B. Les chemises oxford que je porte depuis trois ans et qui sont délavées, des jeans, de belles chaussures, des anglaises faites à la main, en cordovan si possible. Et une belle montre, évidemment. Toute Rolex antérieure à 1984 est parfaite... J’aime beaucoup la Patek Nautilus 3700 aussi, mais son prix a tellement grimpé... Je suis content d’avoir commencé à acheter des montres anciennes dans les années 80. Maintenant, quand je veux rénover la maison, j’ai juste à en vendre une (rires).

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